Ce que j’ai fait de ma tristesse

Je n’ai pas immédiatement appelé cela de la tristesse, parce qu’au départ cela ressemblait davantage à une fatigue discrète qu’à une vraie peine, une sorte de présence lourde dans les gestes ordinaires, comme si quelque chose en moi continuait d’avancer dans la journée pendant qu’une autre partie était restée assise quelque part, silencieuse, incapable de dire précisément ce qui faisait mal mais suffisamment lucide pour sentir que rien n’avait tout à fait la même texture qu’avant.

Pendant un moment, j’ai cru que je gérais plutôt bien, parce que je répondais aux messages, je travaillais, je souriais quand il fallait sourire, je continuais à faire toutes ces choses qui donnent aux autres l’impression que l’on tient debout, alors qu’en réalité il est parfois possible de fonctionner presque parfaitement tout en portant à l’intérieur une forme de désordre très intime, un désordre qui ne demande pas forcément à être expliqué mais qui finit par prendre de la place dès que le bruit autour de nous retombe.

Ce qui m’a le plus surprise, ce n’est pas d’être triste, mais de voir à quel point j’avais envie de rendre cette tristesse acceptable, raisonnable, presque élégante, comme si elle devait présenter un dossier solide pour avoir le droit d’exister, comme si elle devait être proportionnée, justifiée, mesurée, alors qu’une émotion n’arrive pas toujours avec une logique impeccable ni avec cette politesse intérieure que l’on aimerait lui imposer pour continuer à se sentir maîtresse de soi.

J’ai longtemps pensé que la force consistait à relativiser très vite, à remettre les choses à leur juste place, à me rappeler que la vie continue et que d’autres personnes traversent des épreuves plus grandes, mais j’ai fini par comprendre que cette façon de minimiser ce que je ressentais n’était pas toujours de la maturité, parce qu’elle devenait parfois une manière très propre, très bien élevée, presque irréprochable, de ne pas m’accorder la douceur dont j’aurais eu besoin.

Alors j’ai cessé, lentement, de négocier avec ma tristesse, non pas en lui laissant toute la place ni en la transformant en identité, mais en arrêtant de la traiter comme une faiblesse à corriger, parce qu’il y a quelque chose de profondément violent dans cette habitude de vouloir immédiatement devenir la version la plus calme, la plus intelligente et la plus présentable de soi au moment précis où une partie de nous demande simplement à être entendue sans être jugée.

Gérer ma tristesse n’a donc pas consisté à la faire disparaître, ni à trouver une grande leçon brillante à accrocher au mur de cette période, mais plutôt à apprendre à vivre quelques jours avec une présence intérieure plus lente, à laisser certaines choses attendre, à ne pas forcer la lumière quand elle ne venait pas tout de suite, et à comprendre qu’une émotion peut traverser une journée sans devenir toute une vie, à condition de ne pas lui abandonner les clés de la maison.

Ce que j’ai compris, surtout, c’est que la tristesse n’a pas besoin d’être dramatisée pour être respectée, et qu’elle n’a pas non plus besoin d’être niée pour que l’on reste digne, parce qu’entre l’effondrement et le contrôle total, il existe un endroit plus humain, plus juste, où l’on peut reconnaître que quelque chose nous a touchée sans faire de cette blessure une définition complète de ce que l’on est.

Alors j’ai commencé à revenir vers des gestes simples, non pas comme une méthode miracle, mais comme une manière de ne pas laisser ma peine coloniser tout mon quotidien, et il y avait dans ces petits mouvements presque ordinaires, ouvrir une fenêtre, boire un verre d’eau, sortir marcher, répondre à une personne sûre, prendre une douche sans réfléchir à demain, une forme de fidélité à moi-même qui ne ressemblait pas à une guérison spectaculaire, mais qui disait malgré tout que je n’allais pas abandonner ma vie à ce qui m’avait blessée.

Avec le recul, je crois que l’on guérit rarement en se pressant de redevenir agréable à regarder, performante, lumineuse ou disponible, parce que cette urgence d’aller mieux ressemble parfois davantage à une mise en scène de la guérison qu’à une vraie réparation intérieure, et peut-être que la tendresse commence justement au moment où l’on accepte de ne pas transformer chaque douleur en preuve de sagesse, mais de la laisser être ce qu’elle est, une traversée, un ralentissement, une pièce sombre dans laquelle on apprend à respirer sans y installer toute sa vie.

Et si cette tristesse m’a appris quelque chose, ce n’est pas une grande vérité spectaculaire ni une phrase parfaite à répéter pour avoir l’air d’avoir tout compris, c’est simplement que l’on ne se relève pas en se reprochant d’être tombée à l’intérieur de soi, mais en revenant vers cette part de nous qui avait mal, non pas pour la corriger, non pas pour la presser, non pas pour la rendre plus présentable, mais pour lui dire enfin qu’elle n’avait pas besoin de mériter sa propre douceur.

Suivant
Suivant

Tu peux réussir, mais évite de mettre tout le monde mal à l’aise